Du 12 juillet au 4 août 2018 - Exposition « Omélies en couleurs » de Goran Jović

Du 12 juillet au 4 août 2018 - Exposition « Omélies en couleurs » de Goran Jović

Entretien entre l’artiste Goran Jović et Svetlana Volic à l’occasion de l’exposition « Omélies en couleurs » au Centre culturel serbe de Paris

 

Svetlana Volic: Le titre de l’exposition « Omélies en couleurs » semble choisi avec soin et créativité dans le but d’englober le contexte complexe qui accompagne l’origine, mais aussi la perception des œuvres exposées. Il indique l’expression et l’expérience poético-esthétiques de l’image, mais aussi son aspect sacré, narratif et éthique qui invite l’observateur à la réflexion, à la formation et à la transformation des espaces spirituels.

Goran Jović: Oui, le titre de l’exposition « Omélies en couleurs » me semble le plus approprié à l’observation du thème par lequel s’ouvre un processus de dialogue particulier. Cette narration définie par le titre de l’exposition est présente dans mon œuvre depuis déjà six ans et à ce qu’il me semble en ce moment, je crois que c’est ainsi que je vais étudier encore un certain temps divers thèmes et aspects du sacré dans l’art.

À savoir, la notion même d’omélie (homélie) provient du mot grec ομιλίες. Les dictionnaires le traduisent en général par entretien, compagnie, société, relations, discours. Dans le monde antique, le mot grec homilētikḗ est l’une des notions qui décrit l’art de la conversation. Dans la culture chrétienne, les homélies sont des prédications thématiques qui s’appuient sur la Bible et utilisent de nombreuses citations. Leur contenu est le plus souvent de forme poétique et aspire à souligner la catégorie esthétique du sublime.

Ici, Omélies en couleurs est une métaphore pour les aspects multisignifiants de l’art sacré présentés par cette exposition. D’une part ils sont orientés vers l’une des fonctions de base de l’art sacré, celle de contexte-prédication. À la base, les intentions des prédications chrétiennes indiquent le développement de la conscience de soi du sujet à travers le thème de la responsabilité dans son comportement envers lui-même et envers l’autre, différent, son prochain. Tandis qu’un deuxième aspect montre la communication (« l’art de la conversation ») avec la tradition du peintre moderne dédié au thème du sacré dans un contexte d’examen des courants contemporains. L’exposition est justement orientée vers ce dialogue, avec un retour sur un réveil du processus original de recherche dans cet art. Les œuvres présentées ici ont un regard différent sur la peinture de l’art sacré orthodoxe et sont le résultat d’une synthèse orientée vers l’analyse des possibilités de l’acte créateur personnel dans le cadre de la collectivité de l’art sacré et de son iconographie. Ainsi a-t-on souhaité établir un dialogue entre le traditionnel et le moderne afin que l’œuvre terminée porte l’énergie du vivant et du présent.

De même sont présentés des saints qui sont les auteurs des œuvres littéraires de théologie les plus importantes. Sur les suites, il y a des textes avec le plus souvent des messages évangéliques qui souhaitent établir une communication avec l’observateur. Le but était de souligner le contexte de l’art et de la pensée chrétiens, mais aussi d’indiquer le rôle social actif de l’icône en tant qu’œuvre d’art qui sort de la sphère du passif et de l’exclusivement esthétique et c’est la raison du nom « Omélies en couleurs » que porte l’exposition.

Svetlana Volic: S’agit-il ici d’exposition d’images icônes qui pourraient avoir leur fonction sacrée dans le cadre d’un temple ou d’un foyer orthodoxes ou plus largement de tableaux ayant une thématique religieuse, de narrations poético-picturales qui s’appuient sur la Bible?

Goran Jović: L’icône même, en tant que format et concept artistique représente d’un côté un document de profession de foi chrétienne, mais aussi la langue qu’elle parle et par laquelle elle s’adresse esthétiquement à l’observateur et au croyant. L’Iconographie orthodoxe sacrée est l’art d’un contexte fort dont le rôle, tout comme l’Église dont elle est partie intégrale, est liturgique. De ce point de vue, l’iconographie appartient au corpus complexe du système chrétien et d’un Enseignement dont le sens est la rédemption de l’homme en communauté avec l’homme-Dieu, Jésus-Christ. D’un autre côté, l’icône constitue des archives de la pensée théologique et sauvegarde la tradition ecclésiastique du large éventail qu’elle porte par son contenu, mais en réalité, sa plus grande force est son potentiel visuel et esthétique. On peut voir combien la langue de l’art est importante pour l’Église ou le foyer dans la mesure où le but de cet art sacré est d’évoquer l’homme transfiguré et d’établir un lien de prière avec l’image représentée. L’art de l’Église est en réalité une synthèse de l’art. L’architecture, la peinture, le plain-chant ainsi que différentes formes de rituels religieux en tant que représentation originale forment l’espace entier du temple en tant qu’espace de représentation par excellence. Par les thèmes universels qu’il cultive, l’art sacré chrétien est orienté vers la question existentielle de l’homme, et la place de l’individu ou du sujet est souvent le thème principal de l’art dans le sens le plus large.

Svetlana Volic: Pourrait-on dire que les icônes présentées à cette exposition sont une forme de l’expression iconographique moderne? Est-ce qu’une telle forme de créativité est acceptée dans les cadres de la communauté ecclésiastique d’aujourd’hui, mais aussi d’un public culturel plus large? D’après vous, de quelle manière l’iconographe actuel devrait-il exercer son art?

Goran Jović: En fait, je considère que la modernité est fondamentalement importante pour chaque individu, pour l’Église et son art. La modernité est en fait présence. Le salut de l’Homme, en tant que thème de l’Église, est justement toujours actuel et présent dans cette communauté. La modernité n’exclut pas la présence de la tradition qui, indéniablement, existe dans la mémoire collective. Peut-être pourrions-nous plutôt parler de perceptions du traditionnel que nous recevons et qui se transforment et vivent en nous sous les formes les plus diverses. C’est justement en cela que je vois le potentiel de l’iconographie dans la modernité. En effet, l’homme moderne est un homme riche des expériences visuelles les plus variées. Le plus souvent, les générations des époques antérieures n’avaient pas la possibilité d’imprégnations comparatives. Après le siècle moderne, avec le début du siècle dernier et l’expérience esthétique projetée à travers les média contemporains les plus variés de la culture, les expériences visuelles d’aujourd’hui et la perspective de l’homme moyen sont devenues plus vastes et plus diverses. En lien avec ceci, je suis d’avis que l’art et l’iconographie ecclésiastiques auront justement la possibilité de s’enrichir davantage. Je crois que nous sommes à l’aube de ce processus.

Ici, j’ajouterais que l’artiste d’aujourd’hui qui fait des recherches dans ce domaine devrait être tout à fait comme l’iconographe d’antan. En effet, autrefois l’iconographe travaillait en contemporain de la culture de son temps et en bon connaisseur de l’histoire de l’Église. C’est ainsi qu’il devrait être aujourd’hui avec la distinction importante que la culture de l’homme actuel, est, non seulement différente, mais aussi qu’elle porte une complexité et une force autres. Nous pourrions peut-être remarquer que le salut de l’homme se joue maintenant aussi à travers l’espace culturel. Je pense ici à la culture comme espace du rapport social le plus large, en vérité en tant qu’espace existentiel, et non seulement à la culture comme un ensemble de formes d’influences artistiques variées.

L’iconographe d’autrefois créait le plus souvent dans les espaces de la culture chrétienne qui était dominante, au moins lorsqu’il s’agit de périodes allant jusqu’à la fin du moyen-âge tardif, lorsque cet art donnait ses plus importantes réalisations et que des changements historiques apparaissaient progressivement. Maintenant, lorsque la culture chrétienne n’a plus le rôle social qu’elle a déjà eu, l’iconographe doit avoir un rôle identique, il doit connaître l’histoire de l’Église, mais aussi être un contemporain dans un contexte de compréhension de l’espace social où se trouve l’homme et qui, inévitablement, a une influence sur l’espace spirituel où il vit.

Svetlana Volic: En tant qu’objet petit et transportable, (par rapport à la réalisation plus exigeante de la fresque sur les murs des temples) l’icône est-elle un espace par lequel, plus rapidement peut-être, se déroule la transformation de la peinture sacrée moderne?

Goran Jović: C’est une très bonne question car elle positionne la possibilité de développement du potentiel de ces deux arts à travers l’espace public-collectif, c’est-à-dire l’espace du temple et l’espace intime personnel de l’icône de petit format. Naturellement, l’un n’exclut pas l’autre, tout comme les prières collectives et personnelles. Cependant, lorsqu’il s’agit de la peinture dans les lieux de culte public aujourd’hui, dans l’espace de notre église locale, l’ouverture à une transformation, comme vous l’avez dit ou à une recherche plus radicale n’existe presque pas. À savoir, le temps du renouvellement de l’art religieux qui se déroule ces dernières décennies est depuis le tout début dirigé vers différents types et niveaux de copie de modèles déjà vérifiés, le plus souvent provenant du passé moyenâgeux avec un regard particulier sur l’époque des paléologues et l’expression artistique des peintres du roi Milutin, Mihajlo et Efthije. Les raisons sont des plus diverses, comme par exemple l’insécurité engendrée par une nouvelle forme de création face à la continuité précédemment interrompue, puis le retour à un glorieux passé et enfin la réelle beauté des modèles originaux. Entre-temps, il y a tout de même eu des progrès dans le sens où un groupe d’artistes a commencé à créer dans un esprit « néobyzantin » des réalisations tout à fait nouvelles en utilisant l’expérience de l’école moyenâgeuse mentionnée. Cette forme de création est reconnue à l’église comme conforme à son expérience et à son goût et acceptée comme telle. D’autre part, un certain nombre d’auteurs est orienté vers des recherches « plus audacieuses » qui synthétisent un art chrétien plus large à partir de la peinture des catacombes jusqu’à aujourd’hui et une écriture picturale libérée par un art moderne. En général, de tels exemples apparaissent sur les formats des icônes et sont presque invisibles dans les temples et objets religieux.

Svetlana Volic: Dans le sens esthético-pictural, vos icônes ont gardé la fraîcheur de l’esquisse – de l’expression rapide et spontanée, une certaine dose d’inachevé ou d’espace de possibilités ouvert est présente. Y a-t-il une raison ontologique supplémentaire à cette approche?

Goran Jović: Eh bien, tout comme l’utopique « Œuvre ouverte » d’Umberto Eco dans un sens plus large. Cependant, lorsque vous parlez de fraîcheur et d’espace ouvert, par leur apparence inachevée, les petites icônes présentées à l’exposition du Centre culturel de Paris parlent en réalité de la marche ouverte et éternelle vers le Christ. Les figures ne se tiennent pas, gelées dans un espace eschatologique ou historique, mais par leur ébauche libre et complexe apparaît la forme qui n’est pas assujettie à un aspect accompli ou lisse et par laquelle je souhaite aussi montrer la lutte intérieure du saint au temps de sa vie temporelle. D’autre part, la facilité et la peinture avec lasures en plus des parties expressives sporadiques conviennent mieux à ma sensibilité artistique. Les principes industriels de coloriage d’objets conçus pour la grande consommation ne portent pas le cachet du personnel. Je ne vois pas l’icône comme un objet formé sur un tel goût.

Svetlana Volic: Une grande partie de votre œuvre créatrice comprend la peinture à fresque – la peinture murale des temples orthodoxes. Cet aspect est présenté à cette exposition sous forme d’œuvre vidéo, qui n’a pas seulement une fonction documentaire, mais qui est pensée aussi sous forme de narration poético-picturale, qui devient justement une nouvelle forme d’expression artistique autonome.

Goran Jović: Dans une période antérieure, ce sont la peinture murale et la fresque qui ont fait l’objet de mon entière occupation. Peindre les murs est un acte artistique peu banal et inspirateur. Il exige différents aspects d’activité, de discipline et d’application de discipline. Les grands formats des compositions, « exposition installée pour de nombreuses années » ayant un rôle actif et un public « ciblé », ne constituent que certains des segments sur lesquels repose la responsabilité envers un tel travail. Par une œuvre vidéo, au moyen d’un collage, j’ai voulu surtout montrer individuellement les détails des murs que l’observateur, présent dans les temples ne remarque pas à l’œil nu, tout comme de la même manière les passages parlent des narrations de l’art religieux.